Du dernier kilomètre aux décisions nationales : comment le Cameroun tente de réduire les ruptures d’intrants antipaludiques

Du dernier kilomètre aux décisions nationales : comment le Cameroun tente de réduire les ruptures d’intrants antipaludiques

Dans certaines localités de l’Est du Cameroun, accéder à des intrants contre le paludisme peut encore nécessiter plusieurs heures de trajet sur des routes difficiles. À travers l’Initiative Équité Accès Palu, les acteurs communautaires, les autorités sanitaires et la société civile travaillent à mieux comprendre les blocages de la chaîne d’approvisionnement afin d’améliorer l’accès aux traitements jusque dans les zones les plus reculées.

« Depuis mon affectation comme cheffe de l’aire de santé de Petit Pol, j’ai fait plusieurs accidents en moto en allant à Bertoua pour m’approvisionner en intrants car il n’y a pas de voitures à Petit Pol… Je suis obligée de me contenter des motos pour braver les intempéries et la mauvaise route. En saison de pluie, les déplacements sont très compliqués. Lorsque la moto te jette au sol, tu te relèves et tu continues le trajet. »

Dans cette localité du district de Doumé, dans la région de l’Est du Cameroun, cette réalité fait partie du quotidien des personnels de santé. Petit Pol est une zone où vivent majoritairement des populations Baka, souvent éloignées des grands centres urbains et des structures de santé mieux équipées. Lorsqu’un centre de santé manque de tests de diagnostic rapide, de médicaments antipaludiques ou d’autres intrants essentiels, il ne suffit pas toujours de passer un appel ou d’envoyer un courriel. Il faut parfois parcourir plusieurs kilomètres sur des routes difficiles, avec des moyens de transport précaires, simplement pour réapprovisionner une formation sanitaire ou des Agents de Santé Communautaire polyvalents (ASCp). Et pendant ce temps, les patients attendent.

Le “dernier kilomètre”, un défi souvent invisible

Au Cameroun, le transport et la distribution des intrants de lutte contre le paludisme jusqu’aux communautés représentent encore un défi majeur. Ce que les acteurs de santé appellent “le dernier kilomètre” (c’est-à-dire l’acheminement des produits jusque dans les zones les plus éloignées), reste l’un des principaux points de fragilité de la chaîne d’approvisionnement.

Dans plusieurs districts de santé, les ruptures de stock sont fréquentes, aussi bien dans les formations sanitaires que chez les ASCp. Ces ruptures compliquent la prise en charge rapide du paludisme, notamment chez les enfants et les populations vivant dans des zones difficiles d’accès.

Dans la région de l’Est, les communautés autochtones Baka sont particulièrement exposées à ces difficultés. L’éloignement géographique, l’état des routes, les contraintes logistiques et parfois l’absence de moyens de communication adaptés rendent l’approvisionnement plus complexe.

Comprendre les blocages avant de proposer des solutions

En mai 2024, le Programme National de Lutte contre le Paludisme (PNLP), en collaboration avec Impact Santé Afrique, a conduit un travail de documentation des principaux goulots d’étranglement de la chaîne d’approvisionnement des intrants antipaludiques au Cameroun. L’objectif n’était pas uniquement de constater les ruptures de stock, mais de comprendre précisément où et pourquoi les blocages se produisaient : difficultés de coordination, retards de validation, problèmes de remontée des commandes, insuffisance des outils de suivi, contraintes de transport ou encore circulation incomplète de l’information entre les différents niveaux du système.

Quelques mois plus tard, en octobre 2024, les différents acteurs de la chaîne d’approvisionnement, responsables du ministère de la Santé publique, équipes du PNLP, structures régionales, partenaires techniques et autres acteurs concernés  se sont réunis autour d’un atelier de “système dans la salle”.

Cette approche participative visait à cartographier, de manière très concrète, toutes les étapes de la chaîne d’approvisionnement : depuis les commandes jusqu’à la distribution des intrants dans les formations sanitaires et les communautés. Chaque acteur a pu expliquer son rôle, ses contraintes et les difficultés rencontrées au quotidien.

L’exercice a aussi permis de mettre en évidence un constat partagé : les ruptures de stock ne sont pas toujours liées à l’absence de médicaments. Elles peuvent également être provoquées par des lenteurs administratives, des difficultés de coordination ou des problèmes de circulation de l’information.

Remettre la coordination au centre

Parmi les principales recommandations issues de cet atelier figuraient la redynamisation des cadres de coordination entre les acteurs de la chaîne d’approvisionnement et le renforcement des outils de gestion logistique.

Dans cette dynamique, Impact Santé Afrique et la Direction de la Pharmacie, du Médicament et des Laboratoires (DPML) ont travaillé à l’élaboration d’un projet de décision pour la création d’une la plateforme de coordination des produits de santé.

En date du 19 mars 2025, le ministre à signé la décision N°0412 portant création, organisation et fonctionnement de la plateforme de coordination nationale des produits de santé au Cameroun. Elle est placée sous l’autorité du Ministre de la santé publique et a pour mission de :

  • Assurer une concertation permanente entre les acteurs du SYNAME et mettre à jour la cartographie desdits acteurs ;
  • Veiller à la gestion rationnelle des intrants utilisés et au fonctionnement optimal du système d’information logistique ;
  • Suivre la mise en œuvre des recommandations issues des quantifications des produits de santé des différents programmes et projets de santé ;
  • Suivre l’exécution des plans d’approvisionnement et des plans de redéploiement des intrants ;
  • Participer en lien avec les structures compétentes au plaidoyer pour la mobilisation des ressources financières pour l’acquisition et la gestion des produits de santé ;
  • Identifier les risques liés au fonctionnement de la chaîne d’approvisionnement et proposer des plans de mitigations.

Le rôle d’ISA dans ce processus s’inscrit principalement dans l’appui au dialogue entre acteurs, la documentation des difficultés observées sur le terrain et la facilitation des échanges autour des pistes d’amélioration possibles.

Des outils numériques pour limiter les ruptures

En 2025, le PNLP a développé une application permettant aux formations sanitaires publiques de passer leurs commandes d’intrants antipaludiques en ligne.

Parallèlement, la DPML a poursuivi l’évaluation de la mise en œuvre du SIGL (Système Intégré de Gestion Logistique), un outil informatique destiné à suivre les stocks et les mouvements des intrants à différents niveaux du système de santé.

Même si ces activités figuraient déjà dans les plans de travail institutionnels, les études et discussions menées dans le cadre de l’Initiative Équité Accès Palu ont contribué à maintenir la question des ruptures de stock au centre des échanges entre acteurs.

Concrètement, pour la cheffe de l’aire de santé de Petit Pol, ces évolutions pourraient changer une partie du quotidien. Grâce à l’application de commande en ligne, elle pourra progressivement effectuer ses commandes directement depuis un téléphone Android, sans avoir à se déplacer systématiquement jusqu’à Bertoua. Les validations pourront être faites à distance par les responsables de district et les Groupes Techniques Régionaux, avant transmission aux structures chargées de la distribution.

L’objectif est de réduire les délais, limiter certains déplacements à risque et améliorer la disponibilité des intrants jusque dans les zones les plus éloignées.

Une question de santé, mais aussi d’équité

Derrière les questions de chaîne d’approvisionnement se cache une réalité plus large : celle de l’équité d’accès aux soins.

Lorsqu’un centre de santé tombe en rupture de médicaments antipaludiques dans une grande ville, des alternatives existent parfois. Mais dans des localités enclavées comme Petit Pol, une rupture peut signifier plusieurs jours sans traitement disponible à proximité.

Et pour les familles vivant loin des structures de santé, chaque retard peut avoir des conséquences importantes.

L’enjeu ne se limite donc pas à la gestion des stocks. Il concerne aussi la capacité du système de santé à atteindre toutes les populations, y compris celles vivant dans les zones les plus difficiles d’accès.

Article proposé par Gildas NDJOME

Impact Santé Afrique (ISA)

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