
Dans de nombreuses interventions contre le paludisme, les équipes sur le terrain s’appuient encore sur des stratégies à large spectre comme la pulvérisation de vastes zones et la distribution massive de moustiquaires. Mais si la lutte contre le paludisme devenait prédictive plutôt que réactive ?
Pour Mary Yeboah, le futur de la lutte contre le paludisme en Afrique se situe à l’intersection des données, des drones et de l’intelligence artificielle.
Spécialiste en technologie pour la santé avec une formation en gestion de la santé publique, Mary travaille sur des outils innovants qui aident les programmes de lutte contre le paludisme à identifier les sites de reproduction des moustiques avec plus de précision et à déployer les interventions de manière plus efficace.
Grâce à la cartographie par drones à haute résolution et à l’analyse environnementale pilotée par l’IA, son travail vise à rendre le risque de paludisme visible, mesurable et exploitable.
Dans cette édition de #VoicesFromTheField, elle explique comment la technologie pourrait transformer la manière dont les interventions contre le paludisme sont conçues et mises en œuvre à travers l’Afrique.
Des interventions larges à une lutte de précision contre le paludisme
« La lutte contre le paludisme s’est traditionnellement appuyée sur des interventions à grande échelle. Ce que changent les drones et l’intelligence artificielle, c’est la précision. » Explique Mary.
À l’aide de drones, son équipe cartographie les plans d’eau en haute résolution. L’intelligence artificielle analyse ensuite les données environnementales afin d’identifier les sites les plus susceptibles de devenir des zones de reproduction des moustiques. Au lieu de traiter des zones entières à l’aveugle, les interventions peuvent cibler les zones à plus haut risque.
La technologie guide également les équipes sur le terrain directement vers ces sites.
« Nous utilisons des outils de navigation optimisés qui guident les agents de pulvérisation directement vers les sites identifiés. Cela permet de gagner du temps, de réduire les coûts opérationnels et de rendre les interventions beaucoup plus efficaces. »

Dans un site opérationnel au Ghana, l’impact de cette approche est rapidement devenu visible.
Avant l’utilisation des drones, les équipes de gestion des gîtes larvaires évaluaient manuellement de vastes zones, un processus lent et très gourmand en ressources. Puis la cartographie aérienne a révélé quelque chose d’important.
« Nous avons découvert des plans d’eau stagnante, cachés et difficiles d’accès, qui n’avaient pas été détectés lors des enquêtes au sol. »
Une fois les données traitées par des modèles d’IA, l’équipe a pu prioriser les sites les plus susceptibles de produire des moustiques et orienter précisement les équipes de pulvérisation là où elles étaient réellement nécessaires.
La technologie ne remplace pas les professionnels de santé
Malgré le potentiel des nouvelles technologies, Mary souligne qu’une idée reçue persiste :
« La plus grande idée fausse est que l’IA et les drones vont remplacer les professionnels de la santé. En réalité, ces outils sont conçus pour soutenir les équipes de première ligne, pas pour les remplacer. La technologie renforce le jugement humain. Elle fournit aux professionnels de santé de meilleures données afin qu’ils prennent de meilleures décisions. »
L’introduction des drones dans les interventions peut également susciter des interrogations. Lorsque Mary a présenté cette technologie pour la première fois aux autorités sanitaires et aux communautés, les réactions ont été mitigées.
« Au début, il y avait de la curiosité, mais aussi du scepticisme. »
Les autorités voulaient comprendre les implications concrètes: est-ce rentable? Peut-on l’intégrer aux systèmes nationaux de lutte contre le paludisme? Est-ce durable?
Les communautés, quant à elles, étaient souvent fascinées, surtout lorsqu’elles voyaient des drones voler au-dessus pour la première fois.
« Grâce à la transparence et à l’engagement avec les leaders locaux, le scepticisme s’est progressivement transformé en collaboration. »
Ce que les gouvernements pourraient faire différemment
Pour que ce type d’innovation passe à l’échelle, Mary estime qu’un changement est essentiel :
« Nous devons passer d’une logique de projets pilotes à court terme à une intégration durable dans les systèmes. »
Cela implique:
- Créer des lignes budgétaires pour les technologies de santé numérique ;
- Investir dans les capacités techniques locales ;
- Mettre en place des cadres réglementaires qui permettent l’intégration des innovations dans les programmes nationaux.

Une jeune femme africaine dans le domaine de la santé et de la technologie
Travailler dans le secteur technologique en tant que jeune femme africaine signifie parfois évoluer dans des environnements où les préjugés existent. Mary a donc appris à y faire face grâce à la préparation et à la confiance.
« Il y a des moments où les gens vous sous-estiment. Mais lorsque vous apportez une profondeur technique et de la clarté, les perceptions changent. »
Pour elle, la crédibilité se construit par la constance dans la performance.
Rendre le paludisme visible
Mary utilise toujours une image pour expliquer son travail :
« Si le paludisme était visible comme la fumée s’élevant des sites de reproduction, les gouvernements agiraient avec encore plus d’urgence. Mais les moustiques sont petits. Les gîtes larvaires sont cachés. Le risque reste donc souvent invisible.
Le rôle de la technologie est de changer cela. Nos outils rendent le risque environnemental visible grâce à la cartographie et à l’analyse prédictive. »
Et lorsque les décideurs peuvent voir clairement le risque, les interventions peuvent devenir beaucoup plus efficaces.
Regard vers l’avenir
Pour Mary, le succès dans les prochaines années signifierait que la lutte contre le paludisme devienne prédictive plutôt que réactive, avec des interventions guidées par les données et l’intelligence environnementale. Mais la technologie seule n’est pas l’objectif.
« Le succès signifierait également que les communautés africaines aient confiance dans les innovations au service de leurs systèmes de santé, et que ces innovations soient soutenues localement et durables. »
#VoicesFromTheField est une série mensuelle d’Impact Santé Afrique mettant en lumière les perspectives des leaders, scientifiques, décideurs politiques et innovateurs engagés dans la lutte contre le paludisme en Afrique.