L’Imam de Doumé, entre espoir et mémoire, dans la lutte contre le paludisme.

À Doumé, il y a des hommes dont la parole porte loin.

L’Imam de la mosquée en est un. On vient l’écouter le vendredi. On le cherche dans les moments difficiles. On lui confie les deuils, les naissances, les doutes. Mais depuis quelques années, l’Imam porte quelque chose de plus dans ses prières et dans ses mots : la lutte contre le paludisme.

Ce n’est pas venu d’un manuel. C’est venu de la vie, de ce qu’il a vu de ses propres yeux, dans sa propre rue.

UN HOMME DONT LA PAROLE PORTE

Dans la Région de l’Est du Cameroun, à Doumé, les mots de l’Imam ne restent pas dans les murs de la mosquée. Ils voyagent. Ils s’installent dans les foyers, autour des repas, dans les esprits. Depuis 02 ans, avec l’appui de l’Organisation de la Société Civile ADES, partenaire d’Impact Santé Afrique dans le cadre du projet Équité Accès Palu, l’Imam a intégré à sa parole un combat essentiel : celui contre le paludisme. Sensibiliser ne ressemble pas à une campagne officielle ici. Cela ressemble à un frère qui parle à ses frères. Et c’est précisément pour cela qu’on l’écoute.

L’ENFANT SAUVÉ PAR UNE COMMUNAUTÉ DEBOUT

Ce matin-là, l’Imam venait de terminer la prière de l’aube. La cour de la mosquée était encore silencieuse quand une femme y entra en courant, hors d’haleine, les yeux remplis de larmes.

 « Imam ! Mon fils convulse. Il brûle. Je ne sais plus quoi faire ! »

L’Imam ne chercha pas longtemps ses mots. Il en avait dit d’autres, bien des fois. Des mots simples, répétés jusqu’à ce qu’ils deviennent des réflexes.

« Pas un instant à perdre. Direction le Centre de Santé. Tout de suite. »

En quelques minutes, le quartier se mobilisa. Un jeune voisin avança sa moto. Une vieille dame apporta un pagne pour envelopper l’enfant. Un homme aida la mère à tenir le petit pendant le trajet. C’est ça, Doumé : une communauté qui ne laisse personne seul face au malheur.

À l’hôpital, le personnel soignant prit l’enfant en charge immédiatement. Consultation, diagnostic, traitement antipaludique. Surveillance constante. Les heures passèrent, lentes et lourdes. Puis, vers le milieu de la journée, la fièvre commença à céder. Le soir, le petit ouvrit les yeux et murmura le nom de sa mère.

Il était sauvé.

Ce n’est toutefois pas un cas isolé. L’Imam se souvient d’autres enfants ; trois, quatre, cinq, arrachés aux griffes du paludisme grâce à la même chose : la rapidité d’une communauté qui a appris à ne plus attendre.

Le vendredi suivant, comme il le fait quelques fois, debout devant ses fidèles, il leva la voix :

« Allah nous a donné des mains pour agir et des jambes pour courir vers le secours. Ne les gardez pas immobiles quand un enfant souffre. Chaque minute compte. »

LA NUIT OÙ TOUT A BASCULÉ

L’Imam porte aussi une autre histoire. Plus sombre. Plus douloureuse. Celle de son voisin Ismaël. Ismaël était un homme solide. La quarantaine bien portante, père de cinq enfants, voisin de l’Imam depuis des années. Un homme qui riait fort et travaillait dur. Les deux hommes partageaient souvent le thé en fin de journée.

Un soir, Ismaël rentra de son champ plus silencieux qu’à l’habitude. Il mangea peu, se plaignit d’un léger mal de tête. Sa femme Aïcha posa la main sur son front, un peu chaud, peut-être. Elle décida d’attendre au matin

La nuit tomba sur Doumé.

Vers deux heures du matin, Aïcha fut réveillée par un bruit étrange. Ismaël grelottait. Des frissons violents secouaient tout son corps. Il murmura qu’il ne pouvait plus bouger ses jambes. Elle courut frapper à la porte de l’Imam, puis chez Boukar, le seul du quartier à posséder une moto. Boukar ne posa pas de questions. Il s’habilla en deux minutes. À eux trois, tant bien que mal, ils installèrent Ismaël sur le siège. La moto s’élança dans la nuit, sur les pistes de Doumé.

À l’hôpital, le personnel de santé de garde examina Ismaël rapidement. Son regard se fit grave. Avant même les résultats des examens, le constat était clair, ISMAEL présentait les symptômes d’un paludisme grave.

Les soignants firent tout ce que la médecine leur permettait. Aïcha attendit dans le couloir, les mains jointes, les yeux fixés sur la porte de la salle de soins.

Mais le mal avait eu trop de temps.

Au petit matin un jour après, alors que le muezzin appelait à la première prière, Ismaël rendait l’âme.

NE JAMAIS LAISSER LA NUIT PASSER

L’Imam apprit la nouvelle quelques minutes après. Il traversa la rue en silence, prit Aïcha dans ses bras le temps qu’il fallait. Puis, après la prière funèbre, il parla à ceux qui étaient réunis :

« Ismaël était un homme bon. Allah l’a rappelé à Lui, et nous acceptons Sa volonté. Mais mes frères, mes sœurs, entendez-moi bien. Le paludisme ne frappe pas au hasard. Il profite de notre hésitation. Il profite de la nuit qu’on laisse passer en pensant que ça ira mieux au matin. »

Un silence pesant s’abattit sur l’assemblée.

« Ne laissez plus jamais une nuit s’écouler entre le premier signe et une prise en charge appropriée. »

DEUX HISTOIRES, UNE SEULE VÉRITÉ

L’Imam raconte ces deux histoires ensemble. Toujours. L’une pour donner de l’espoir, l’autre pour ne jamais oublier. Car entre l’enfant sauvé et le voisin perdu, il n’y avait qu’une seule différence : le temps.

Sa voix ne vient pas d’une autorité sanitaire. Elle vient du minbar, de la confiance que des années de présence ont bâtie. Et c’est précisément pour cela qu’elle est entendue là où d’autres ne parviennent pas.

AGIR AVANT QUE LA NUIT NE PASSE

À Doumé, sensibiliser ne ressemble pas à une campagne. Cela ressemble à un imam qui parle à ses frères, pendant les cultes, en communautés, dans les marchés ; qui nomme ce qu’il a vécu, et qui dit simplement :

« Agissez maintenant. Avant qu’il ne soit tard. »

Le paludisme se bat avec des moustiquaires, des médicaments et des soins appropriés. Mais il se bat aussi avec des voix, celles qui inspirent confiance, celles qui brisent l’hésitation, celles qui font se lever un quartier entier à l’aube. À Doumé, cette voix est celle de l’Imam. Et elle sauve des vies

Ensemble contre le paludisme. Chaque minute compte. Chaque voix compte.